Papperlapapp, spectacle de Christophe Marthaler et Anna Viebrock, festival d'Avignon 2010.
L'artiste associé à ce festival 2010, Christophe Marthaler, investit pour la première fois la cour d'honneur du palais des papes avec son théâtre, son temps si particulier. Il est tout de suite important de préciser que ce spectacle fut créé pour la cour d'honneur et qu'il ne tournera pas.
Un mot sur le temps chez Marthaler : suspendu très certainement, dans l'attente de se déplier, brisé également ou plutôt secoué, finalement le mot juste serait sans doute joué ; Marthaler se joue du temps et joue avec le temps.
La scénographie d'Anna Viebrock multiplie les détails, les espaces, les mélancolies ou plutôt les déjà vus. Ainsi plusieurs revêtements de sol composent, s'imbriquent sur le plateau ; des lampadaires sortent des fenêtres ; des sorties d'air conditionné sont accrochées à la façade de la cour, une aire d'atterrissage d'hôpital se trouve à jardin, un confessionnal, des machines à laver empilées à cour ; des fenêtres en PVC... A la fois la scénographie d'Anna Viebrock fourmille de détails, se veut dense et complexe ; à la fois elle se confond intelligemment avec le lieu : sans être péjoratif je dirais qu'elle est intelligemment banale. Banale en cela qu'elle donne à voir un puzzle de lieux avignonais ou non, mais confondus dans un quotidien légèrement daté.
Anna Viebrock donne également à voir à Avignon une exposition de ses maquettes qu'elle intitule "Miroirs du réel" : ce titre résume parfaitement ce rapport au quotidien doublé d'une volonté de ramasser les choses en un même point, un même aplat qui a également la faculté de troubler les formes qu'il réfléchit.
"Papperlapapp" commence par l'irruption d'un groupe de touriste, guidé par un aveugle qui tatonne avec sa canne et montre le palais, divers objets... Nous sommes tout de suite invité à un monde faux et fabriqué de toute pièce, les informations qui nous sont rapportés sont inexactes : le palais des papes est présenté comme étant le palais de justice de Bruxelles... C'est donc déjà une écoute particulière pour ce groupe qui avance dans l'incertitude de son temps, guidé à l'aveugle et donc moins guidé que déplacé sans cesse entre cour et jardin. Se déplacer dans le regard de l'aveugle c'est se confronter à une incompréhension de mise et à un mensonge ou plutôt à une tentative de s'établir des vérités qui fonctionneront en repères avant de disparaître dans la vacuité. Les acteurs de Marthaler attendent et s'établissent des repères simples et souvent fantaisistes dans le sens où justement cela échappe à une logique qui serait vérité admise. Un comédien tourne un sachet de thé, assis à une table. Il fait cela peut-être pendant une demi-heure, peut-être plus. C'est un repère temporel parfait pour le spectateur, d'autant qu'il se rapproche du pendule, mais qui ne cache pas sa vacuité revendiquée. Ces situations, parce qu'elles se décalent du réel, amènent un humour que l'on retrouve dans l'écriture de Lewis Carroll ou le cinéma de Tati par exemple.
Ainsi les acteurs de Marthaler se singularisent dans ces attentes, ces temps que l'on étire ; et se retrouvent sur le chant. L'espace que présente Marthaler est fait sur ce temps, ces évènements absurdes où on se déplace sans comprendre, où on agit sans comprendre mais où on se retrouve pour chanter ; et cela suffit. On ne comprend pas ce qui se passe mais le fait de pouvoir se retrouver ensemble sur quelque chose suffit à avancer même si c'est à l'aveugle.
Avec cette utilisation du temps, Marthaler convoque les fantômes du passé, le passé qui se présente comme plusieurs puzzles mélangés et explose sur scène, la traverse et s'y imprime. Ainsi vers la fin de "Papperlapapp", les acteurs chantent une partie du Requiem de Mozart contre la façade de la cour d'honneur et regagnent le confessionnal un peu plus tard ; nous entendons alors un chant enregistré, semblant venir du palais lui-même. La cour d'honneur est un lieu unique et travaille une mémoire incroyable du théâtre, on s'y souvient, on y oubli, on y déforme un vécu partagé par centaines de spectateurs. Le moment dont je parlais interroge, à mon sens, cette mémoire.
Je trouve alors qu'il s'agissait d'un spectacle extrêmement précieux, sensible à une écoute qui se devait d'être attentive quant à un temps que l'on prend et que l'on donne à apprécier. Face aux réactions violentes du public, il semblerait que le temps qu'un metteur en scène prend au théâtre - et c'est là l'un des gestes premiers (au théâtre) - ne puisse plus s'apprécier. Ce n'est pas un constat que je fais, je pose une interrogation qui me semble importante et inquiétante.
Une des très grandes différences entre le théâtre et le cinéma, c'est que le temps au cinéma, et encore plus en ce qui concerne la télévision, est généralement décidé par la distribution, la production... et trop rarement par le réalisateur : ainsi cela va vite, cela doit aller vite, cela doit aller contre un temps généralement trop court. Le théâtre peut nous proposer des spectacles de 3h, de 5h, de 12h, de 24h ; le théâtre peut étirer un temps jusqu'à l'immobilisme et induire un possible ennui. Le théâtre est beaucoup de chose et échappe à de quelconques définitions : le théâtre peut proposer une absence de texte, peut proposer un éventuel immobilisme, peut proposer une incompréhension ; et malgré tout nous emmener à une écoute précieuse, pleine de pensées ouvertes sur un inconnu.. et c'est tant mieux.
Ensuite il est nécessaire de préciser tout de même que le public de la cour d'honneur est égal à nul autre : chaque année l'un des spectacles fera "rendre l'âme aux vieilles pierres" ( Fabienne Pascaud dans son article consacré à "Papperlapapp"), et l'on décrétera à son encontre que le théâtre est mort, que c'est scandaleux vis à vis du passé... A ceci j'aimerais rappeler que la cour d'honneur n'est pas un lieu dévolu au théâtre, c'est un lieu difficile où l'on espère un miracle, mais ce miracle n'arrive jamais durant le festival, il arrive toujours quelques années après dans le souvenir du spectateur. On se souvient de ce spectacle mythique d'Antoine Vitez dans la cour, "le soulier de satin", de Valérie Dréville gagnant à vélo la cour à l'aube pour retrouver un public à moitié endormi et emmitouflé dans des duvets, avant qu'il ne soit debout à applaudir à tout rompre. On oubli qu'à l'époque, ce spectacle fit scandale, que le public partait en insultant les comédiens au passage. Les exemples de ce genre ne manquent vraiment pas. Et c'est peut-être là le signe qu'il s'est passé quelque chose d'important finalement.
PS sur cette vidéo : voilà l'exemple banal d'un commentaire trop rapide qui ne fait que compiler des ressentis sur le vif de deux secondes. Ce n'est pas surprenant, le
contraire l'aurait été.